Il y a un moment gênant, quand on aime les motifs géométriques, où l’on se rend compte que le salon ressemble à une salle d’attente. Trop de losanges, trop de zigzags, plus aucun endroit où poser l’œil. C’est exactement ce qui m’est arrivé avec mes coussins, et c’est ce qui m’a poussée à comprendre d’où venait vraiment cette tendance avant d’en remettre.
En bref
- Un motif dominant, pas trois motifs qui se disputent la pièce.
- Le textile avant le mobilier : c’est réversible et peu cher.
- Kaki, chocolat et gris pour une version discrète, couleurs vives pour l’esprit années 60.
- La tendance vient de l’abstraction géométrique, pas de la mode vestimentaire.
D’où vient réellement le motif géométrique en décoration
Il vient de la peinture et de l’architecture du début du XXe siècle, pas des vêtements. Le mouvement néerlandais De Stijl, fondé autour de 1917 par Piet Mondrian et Theo van Doesburg, réduit volontairement la composition à des lignes droites, des rectangles et des couleurs primaires. Le Bauhaus, école allemande active de 1919 à 1933, transpose cette grammaire au mobilier, au textile et aux objets du quotidien. C’est ce passage du tableau à la chaise qui fait que nos coussins ressemblent aujourd’hui à ce qu’ils sont.
Sur le versant spirituel, la référence à citer est Vassily Kandinsky, qui publie Du spirituel dans l’art en 1911 et défend l’idée que formes et couleurs agissent directement sur l’émotion, sans passer par la représentation. En revanche, on met souvent Joan Miró dans le même sac, et c’est une erreur de raccourci que j’ai moi-même répétée pendant des années : André Breton le décrivait comme « le plus surréaliste d’entre nous », et ses formes sont organiques et flottantes, pas géométriques. Si vous cherchez la filiation du losange et du chevron, c’est du côté de Mondrian et du Bauhaus qu’il faut regarder, pas de Miró.
Memphis, 1981 : le moment où le motif devient joyeux
Le deuxième ancêtre de nos intérieurs actuels est plus récent. Le groupe Memphis est fondé à Milan en 1981 autour d’Ettore Sottsass, après des réunions entamées en décembre 1980, et se fait connaître lors d’une exposition milanaise en septembre 1981. Le principe est l’inverse exact du Bauhaus : formes géométriques assumées, couleurs qui jurent, motifs qui ne cherchent aucune sobriété.
Cette double origine explique pourquoi « déco géométrique » ne veut rien dire tout seul. Un intérieur géométrique peut être austère et rigoureux, ou franchement pop. Ce sont deux registres opposés, et c’est le choix des couleurs qui bascule d’un côté ou de l’autre, beaucoup plus que la forme elle-même.
Trois façons de l’introduire chez soi, par ordre de risque
- Le textile : coussins, plaid, tapis, rideaux. C’est là que j’ai commencé, et c’est ce que je conseille toujours en premier. Un coussin se range dans un placard le jour où on s’en lasse.
- L’objet et le luminaire : vase à facettes, suspension à structure ouverte, miroir hexagonal, étagère modulaire. Engagement moyen, effet immédiat, parce qu’un luminaire géométrique projette aussi des ombres géométriques.
- Le mur ou le mobilier : papier peint à motif, carrelage hexagonal, tête de lit graphique. C’est le plus spectaculaire et le plus difficile à défaire, donc à réserver à une surface unique et bien choisie.
| Motif | Ce qu’il fait à la pièce | Où je l’utilise |
|---|---|---|
| Rayures et chevrons | Étirent visuellement, donnent une direction | Tapis de couloir, plaid sur un canapé long |
| Losanges et triangles | Dynamisent, mais fatiguent vite en grande surface | Coussins, un seul pan de mur |
| Hexagones | Structurent sans agiter, effet régulier | Crédence, sol de salle d’eau, miroirs |
| Cercles et arcs | Adoucissent une pièce très anguleuse | Miroir rond, table basse, luminaire |
La palette qui décide du registre
Pour une version calme, je reste sur des teintes rabattues : kaki, chocolat, gris moyen, éventuellement un terracotta. Ces couleurs neutres laissent le motif exister sans qu’il crie, et elles se marient avec la plupart des bois. C’est la piste à suivre dans un salon où l’on passe beaucoup de temps, parce qu’un motif discret se supporte sur la durée.
Pour une version vive, on va chercher les couleurs pétillantes et les tons vitaminés, orange, moutarde, turquoise, qui rappellent les intérieurs des années 60 et l’esprit Memphis. Là, la règle change : il faut d’autant plus limiter la surface concernée que la couleur est forte. Un fauteuil, un tapis, et le reste en fond neutre. Si vous hésitez sur l’équilibre général, ma méthode pour harmoniser les couleurs d’un salon s’applique telle quelle aux motifs : une dominante, deux secondaires, pas plus.
Faut-il un intérieur moderne pour oser le géométrique ?
Non, et c’est souvent plus intéressant dans un intérieur ancien. Un motif graphique sur un coussin ou un tapis crée un contraste net avec des moulures ou un parquet à point de Hongrie, alors que dans un intérieur déjà très épuré il se fond et perd son effet.
Comment mélanger deux motifs sans se rater ?
En jouant sur l’échelle. Un grand motif et un petit motif cohabitent bien s’ils partagent au moins une couleur ; deux motifs de taille équivalente entrent en concurrence. C’est le seul repère que j’utilise vraiment.
Le papier peint géométrique fatigue-t-il vite ?
Sur quatre murs, souvent oui. Sur un seul pan, derrière un canapé ou une tête de lit, il tient beaucoup mieux dans le temps parce que le regard dispose d’une zone de repos ailleurs dans la pièce.
Reprendre le salon depuis le début ?
Le motif arrive en dernier. Avant lui viennent le plan de la pièce, la lumière et les grandes surfaces textiles.
Mis à jour le 13 août 2026. Les repères d’équilibre donnés ici relèvent de la pratique en décoration, pas d’une règle absolue : une pièce très lumineuse supporte plus de motif qu’une pièce sombre. Sujets voisins que je garde pour plus tard : le carrelage hexagonal dans une petite salle d’eau, et les papiers peints panoramiques face au motif répété.
Sources : histoire du mouvement De Stijl (fondé vers 1917 par Piet Mondrian et Theo van Doesburg) et du Bauhaus (1919-1933) ; Vassily Kandinsky, Du spirituel dans l’art, 1911 ; Design Museum et documentation sur le groupe Memphis fondé à Milan en 1981 autour d’Ettore Sottsass.




